Bernard Gainier, un anarchiste attachant dans « Ni dieu ni chaussettes » de Pascal Boucher
Je n’ai pas pu me rendre à la projection du film à Beaucouzé il y a quinze jours, alors j’ai commandé le DVD sur le site des Mutins de Pangée. Je dois dire que je l’attendais un peu avec l’impatience que j’avais gamin quand je courrai à la boite au lettre le jeudi pour y chercher mon exemplaire de Tintin. Sans doute que ce film a tout pour parler à notre âme d’enfant. Un rythme hors du temps, le chat, les objets du quotidien, la rouille sur les vieux outils, une vieille ferme dans son jus d’il y a 50 ans (papiers peints y compris) mais surtout ce Bernard bourru et attachant qui, il le dit à Pascal Boucher lors de la projection au quartier latin, n’a pas rencontré le poète Gaston Couté mais a toujours vécu avec lui.
Pascal Boucher a mis deux ans pour aller jusqu’au bout du projet. Au départ, il était question de réaliser un reportage sur le poète anarchiste beauceron Gaston Couté en se rendant sur les lieux de sa naissance à Meung sur Loire près d’Orléans. Et puis au gré des rencontres il vient à faire connaissance avec Bernard Gainier, paysan à la retraite et un des derniers « diseux » en patois de la Biauce. Il découvre alors que le poète, mort en 1911, est toujours vivant au travers de gens qui récitent et chantent ses textes comme le P’tit Crème, un groupe de musiciens qui vient répéter dans la grange de Bernard.
« J’ai enfilé la mauvaise route! Moué! j’sé un gars qu’a mal tourné! » Bernard reprend volontiers ces mots de Gaston Couté et il inscrit ses pas dans ceux de ces poètes gueux comme François Villon, un autre natif des environs. Depuis 25 ans, Bernard remplit ses carnet de bords (noirs avec un élastique à la façon Moleskine). Il y consigne ses activités. « Aujourd’hui, j’ai pas fait grand chose ». « J’ai planté des piquets dans la vigne avec Laurent. Mon dos me fait mal. » Le réalisateur saisit ces moments avec une extrême tendresse et il lui a fallut apprivoiser le paysan qui ne voyait pas au début l’intérêt d’un tel film et l’a envoyé bouler plus d’une fois, parce que c’était pas le moment. Parce qu’il n’avait pas envie. Parce que »ça serait du temps de perdu ». Pascal Boucher a réussi à convaincre Bernard Gainier que justement ça pouvait être intéressant de parler »du temps perdu ». On ne peut que s’en féliciter en se laissant emmener dans ces matins brumeux, paysages sublimes de Beauce et bords de Loire et jusque dans les profondeurs du « bureau », haut lieu de discussions métaphysiques autour des fûts qui contiennent le précieux nectar de la vigne de Bernard.
Il y a bien sûr l’anarchie comme fil conducteur. Révolte d’une enfance qui a du rencontrer l’autorité bornée, à moins que ce ne soit l’expérience de la guerre d’Algérie ou celle de la vie de petit paysan sans grand moyen qui a du travailler 5 ans en usine à Saint Gobain. Un sens critique aiguisé qui ne se laisse pas berner par les jeux du pouvoir établi et cherche à les « dynamiter ». Mais Bernard y tient « sans mettre de sang dans le caniveau ». Une anarchie tranquille, entre bons copains, avec des mots et autour d’un p’tit verre. Tout ça avec la « fierté d’être un gars qu’a mal tourné »
Bernard Gainier n’a pas rencontré Gaston Couté et puisqu’il a toujours vécu avec lui, il s’occupe à le faire rencontrer aux autres dans son parler natal, sa langue maternelle de biauceron. Il nous dit d’ailleurs qu’il n’a aucun mérite.
Un DVD sous une très belle présentation avec un livret des textes du poète a commander pour 19 euros plus 3 euros de port sur l’officine des Mutins de Pangée.
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Il est drôle de constater que de filmer un « vieux » nous replonge dans l’enfance (je l’ai souvent entendu)!
Auriez-vous connu un Claude dans votre enfance?… Je vous signale que le prénom du héros « Bernard NDNC » est dans le titre alors que vous l’appelez Claude… qui est donc ce Claude?
Amicalement
Pascal B
Je suppose que j’ai devais être en train de mélanger les références avec La soupe au choux. Désolé pour cette erreur, voilà ce qui arrive quand on fait mille choses à la fois.
Quand Pierre Jaquez Helias a écrit le Cheval d’orgueil dans les années 70, des centaines de milliers de personnes ont acheté ce livre autobiographique parlant des origines paysannes bretonnes de l’auteur. Ces lecteurs se sont identifiés à cette histoire qui devait dire quelque chose à nombre d’entre eux de leurs propres origines.
Je ne me souviens pas d’un Claude en particulier, mais j’ai grandi sur la ferme de mon grand-père, passé du temps à curer l’étable et à curer les boxes des chevaux. Le « feumier » c’est déjà une bonne partie de mon enfance. Ensuite ma mère s’est remarié avec le vétérinaire du village quand j’avais dix ans et pendant trois ou quatre ans je passais une bonne partie de mes week-end à l’accompagner dans ses visites dans les fermes du côté de Durtal dans le Maine et Loire et de la Flêche dans la Sarthe. J’ai du voir des centaines de ses modestes fermes et rencontrer autant de petits paysans parlant avec un accent marqué.
Mon grand père prenait des notes sur des agendas noirs comme ceux de Bernard, il était éleveur de chevaux, des purs sang et par contre il y avait toute une clientèle issue de « la haute » qui défilait dans son haras et qu’on rencontrait sur les champs de courses. De ce côté là pas trop d’anarchie. Le premier anarchiste que j’ai rencontré c’est quand j’ai fait un apprentissage comme tourneur sur Céramique chez Robert de Mongolfier à Durtal. Je passais des heures avec lui à parler de ces lectures de Proudhons et autres. J’essaie de me souvenir de son prénom mais je ne crois pas qu’il s’appelait Claude.
Je sais que je n’avais pas nécessairement à répondre à votre question et j’ai depuis pas mal de temps fait le choix de ne pas bloguer sur un mode biographique, même si je m’attache à le faire sur un mode impliqué ce n’est pas exactement la même chose. Ce qui est fort dans votre film c’est précisément tout ce qu’il révèle de l’intimité de Bernard. Il le fait d’ailleurs avec beaucoup de pudeur et s’attache à des détails qui disent bien plus que de longues confidences qui auraient pu dénoter sous forme d’une certaine intrusion. Vous avez respecté le personnage, mais il ne fait sûrement pas partie du nombre des gens qui s’épanchent dès qu’on leur tend un micro. Il vous a fallut composer avec ça, je pense. Pourquoi Bernard met-il des « panufles » au quotidien et des chaussettes « pour sortir »? Après tout, on s’en fout, ce qui compte, c’est qu’il nous le dise et qu’il nous explique sa théorie sur les chaussettes russes.