Au fait c'est quoi, le pouvoir d'achat?

Disons que formellement, le pouvoir, c'est la capacité que possède une personne A d'obtenir d'une personne B, qu'elle agisse conformément à sa volonté. Les spécialistes de la question insistent la dessus: le pouvoir c'est une relation. Par exemple à la sandwicherie le midi une-telle pourra dire sur un ton désinvolte: "Mettez moi une grande barquette de crudité, un croque monsieur, une bière et un yaourt à la vanille." Il y a toute les chances que la personne qui sert s'exécute, à moins qu'il n'y ait plus de yaourt à la vanille. Une autre demandera timidement un sandwich et un verre d'eau. Son pouvoir dans cette situation n'est pas le même. Une autre pas loin de là essaiera de trouver 1 euro cinquante en faisant la manche pour aller manger au restaurant de Trait d'Union. La possibilité qu'elle a de trouver quelqu'un qui s'exécute tout de suite est beaucoup plus réduite que celle qui dispose de l'argent dans son porte-feuille.

Mais une fois qu'elle aura trouvé les 1,50 décisifs, elle pourra aller au restaurant associatif et dire aux personnes qui servent: "Je ne veux pas de crème au chocolat, donnez moi un fruit". Elle retrouve là une petite parcelle de pouvoir: quelqu'un accède à sa volonté. On le voit dans cet exemple, le pouvoir d'achat, donne un pouvoir social. Dans un nombre important de situations l'argent dont je dispose me permet d'obtenir de l'autre qu'il accède à ma volonté. La façon dont chacun exerce ce pouvoir avait fasciné Goffman, un sociologue américain qui observait le comportement des gens avec le serveur dans les cafés. Il intitula toute une partie de son oeuvre: "la mise en scène de la vie quotidienne".


Le pouvoir, ça ne concerne pas que les hommes politiques, finalement ça concerne chacun d'entre nous, quasiment à chaque instant de notre vie. Une vieille dame se met à raconter sa vie au débit de presse. Tout le monde s'impatiente dans la file d'attente. Elle sait qu'à ce moment précis, elle la le pouvoir de se faire écouter par la marchande de journaux chez qui elle vient tout les jours. Elle reprend un peu du pouvoir dont elle se sent privé le reste du temps, elle qui écoute peut-être sa télé toute la journée. "Vous savez, il y a des voleurs maintenant à Saint Nazaire, on nous a volé notre poubelle." Elle sait qu'elle a un public captif. Sa satisfaction doit être grande quand elle s'entend répondre: "sa doit-être les jeunes...", (évidemment c'est les jeunes, me dis-je intérieurement,) son interlocutrice l'écoute et en plus elle la comprend. "La coiffeuse aussi on lui a volé sa poubelle" renchérit la vieille dame. Mais là la vendeuse n'a plus de réplique, le journal est encaissé. Le rideau tombe sur une scène de prise de pouvoir sur... l'existence.

Si on observe bien, la quasi totalité des interactions de nombreux concitoyens sont exclusivement structurés par les rapports d'achat. Autrement dit, on ne se parle le plus souvent en dehors de notre cercle de proches que si il y a quelque chose à vendre ou à acheter. Que si quelqu'un est à notre service dans le cadre d'une transaction. Misère de la civilisation marchande. Misère existentielle qui consacre la fortune des vendeurs de psychotropes. La dépression, c'est le sentiment d'impuissance. Une impuissance souvent construite sur la croyance que la vie passe par l'achat: Pour que mes enfants m'aime, il faut que je leur achète de beaux jouets, de belles consoles de jeux... Si je n'ai pas d'argent, je suis sans pouvoir, je suis impuissant sur les événements.


Lorsque j'étais sur Angers nous fréquentions un café brasserie où les gens avaient l'habitude de se parler même quand il ne se connaissaient pas. Nous adorions ce lieu dont l'ambiance était largement favorisée par le couple qui le tenait et savait créer cette convivialité. Nous ne cessons pas de nous lamenter depuis que le lieu a été racheté par quelqu'un qui a cassé l'ambiance et fait fuir toute la clientèle de babas-zonards-artistes-branchouilles-commerçants-zé-autres qui venait s'y rassasier de la nourriture première: le lien social qui se tisse dans l'acte gratuit de se parler, de s'intéresser à l'autre, de le rencontrer, de le séduire et de se laisser séduire par lui...

On crèvera toujours du manque de pouvoir d'achat, bottons lui le cul, (et aux grands prêtres de l'économie qui le vénèrent) faisons des barbecues sur nos trottoirs et reprenons le pouvoir de la parole, de l'échange et de la rencontre.