"Un dernier pour la route" ou "plutôt torcher que lécher", de Thierry Pelletier

Ça faisait longtemps que j’avais pas rendu visite au Libéblog: La France Toutenbas, Chroniques de Thierry Pelletier, saisonnier de la galère. (et Cyrano dans son genre) Il est dans les liens de la colonne de droite. A chaque fois c’est un plaisir de le lire. Alors je vous livre un extrait de son dernier billet (c’est d’ailleurs le dernier sur Libéblog car il déménage sur Libertalia ):

« Torcher une déficiente mentale obèse et paraplégique, lui changer sa couche soir après soir, c’est pas vraiment ce que je rêvais quand j’étais minot, je me voyais plutôt Eddy Merckx ou Eddie Cochran…

Pourtant, sans nourrir une appétence démesurée pour le caca, l’idée d’être payé pour ne pas laisser mon prochain dans sa merde n’est pas pour me déplaire. Faut bien que quelqu’un s’y colle, et puis les handicapés de mon foyer sont bienveillants, en tout cas ils m’ont à la bonne.

Daniel, comme chaque soir, se grille trois clopes d’affilée avant d’aller se coucher, masque à oxygène sur la tronche, Radio Nostalgie à donf. C’est justement «Summertime blues» du bel Eddie qui tonitrue dans sa carrée au moment ou je passe pour ma ronde: «Alors ça y’est ils t’embauchent?» qu’il me demande en m’attrapant le bras.

Depuis dix mois que je fais des remplacements au foyer, lui qui a bien d’autres soucis, ça le taraude que je le décroche ce fichu CDI. Géraldine est malade de la Chorée de Huntington. Un jour on vous annonce que vous allez au plus tard dans la décennie perdre toutes vos facultés avant de finir dément. S’en souvient-elle, elle qui ne parle déjà plus, pousse de long cris aigus, et parvient à grand peine chaque soir à marcher jusqu’aux toilettes en s’agrippant à mes bras? En attendant, elle comprend toujours mes pauvres vannes, sourit à mes conneries, rigole à sa façon, quand je fais semblant d’être assommé par une des baffes qu’elle m’assène régulièrement de ses bras qu’elle ne contrôle plus.

Mireille, la grosse trisomique, a souvent le bourdon vers 22 heures, elle chouine un brin. Je lui passe le bras autour des épaules et nous voguons bras-dessus bras-dessous à travers les couloirs, jusqu’à sa piaule, à la vitesse sidérale de ses pantoufles à poils longs. Plutôt rogue habituellement, elle s’est fendue l’autre soir d’un «t’es beau» qui m’a fait bien plaisir.

Christine est psychotique. Plus qu’affable avec moi, obséquieuse même, elle peut devenir enragée et se mettre à jurer comme un charretier si on ne lui sert pas assez vite son café le matin. Chaque jour que Dieu fait (celui que vous voulez, je ne veux pas d’ennuis avec la police de l’univers), elle arrose les plantes le matin, jette des cailloux dans la rivière l’après midi, boit une tisane le soir et grille deux bédas avec nous avant de clopiner jusqu’à son pieu en pétaradant dans son superbe peignoir mauve. Comme nombre de ses congénères elle a besoin d’observer scrupuleusement son petit rituel, ça tombe bien, j’aspire moi aussi à de la routine et du répétitif.

Patrick était para commando avant son accident. Aujourd’hui y’a plus que sa tête qui fonctionne, et sa main droite aussi. On communique avec une plaque alphabétique, lettre à lettre. Sur ses murs, des dessins sans équivoque, faut pas compter sur lui pour reconstruire la gauche, il ne mange pas de couscous, par principe. Au point où on en est, lui dans son pieu et moi mon pistolet à la main (c’est pour faire pipi), inutile de se prendre le chou, je me contente de chambrer la maladresse de ses copains de régiment, ça le fait bien marrer.

Je l’ai évité de justesse le ball-trap de la caserne de Carcassonne. Dans l’attente de mon contrat j’avais en plus de mes remplacements repris le collier depuis début mai dans un quotidien régional, mais j’étais de repos ce week-end là, bien content. Mes collègues ont bossé comme des dingues, du beau boulot, mais pas un mot sur l’utilité de ces démonstrations à la con.

Le lendemain du drame, comme on dit, je rendais un papier sur le dernier cinéma de centre ville qui va être fermé malgré les promesses électorales du gentil maire, et sur l’asso qui y organisait bénévolement et gratuitement des projections pour trois mille collégiens et lycéens chaque année. J’y demandais benoitement si ces projections pédagogiques avaient moins d’intérêt que les journées portes ouvertes de la police et autres forums des armées où les enseignants convoient les mômes à longueur d’année.

On m’a suggéré gentiment que c’était pas le moment, pas tirer sur une ambulance, si j’ose dire. Je me suis exécuté, j’ai effacé le vilain paragraphe, pas la peine de se fâcher un peu plus, c’était mon dernier jour, je venais déjà de mettre un petit pataquès à la lecture de mon contrat de travail que je m’apprêtais à signer, un peu tard, j’en conviens. En tant qu’employé de rédaction j’étais payé le smic 35 heures pour 50 heures réelles au moins par semaine, pas grave, je bossais les week-ends, bien que mon statut l’interdise, sans un rond en plus, pas grave, mais une clause supplémentaire s’assimilait à un travailleur saisonnier afin de ne pas me payer de prime de précarité. On m’a promis de réparer la bévue, de me la donner la priprime, mais il est bien évident que je suis cramé auprès de ce quotidien.

C’est pas plus mal, ça fait quelques mois que j’assiste, incrédule, au concours de servilité auquel se livrent les journalistes, ceux de la presse dite de gauche particulièrement. Entre l’éditorialiste qui dans ces colonnes défendait Monsanto contre Bové, le vilain fumeur de pipe pollueur, et le consternant propriétaire de Charlie, qui lynche Denis Robert, déjà assommé par des années de bataille judiciaire avec Clearstream au moyen de répugnantes insinuations de négationnisme, la compétition pour l’obtention du prix Victor Noir du courage journalistique s’avère très serrée.

Qu’aujourd’hui un patron de presse plus drôle du tout, mais parfait dans son rôle d’agent provocateur, lourde un vieux journaleux plus très marrant depuis longtemps, ce n’est qu’une péripétie supplémentaire de la triste débâcle des restes décomposés de la gauche, de la laïcité et de la liberté d’expression.

Non, décidément je préfère torcher des culs que les lécher. »

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